Gel des relations académiques avec les universités israéliennes: clarifications

Gel des relations académiques avec les universités israéliennes: clarifications Objet : La FEF a déjà répondu récemment lors d’une interview accordée au Soir[1] aux critiques reçues à la suite de la polémique engendrée par cette motion. Cependant, ayant reçu depuis lors un très grand nombre de réactions individuelles, à la fois…

Gel des relations académiques avec les universités israéliennes: clarifications

Objet : La FEF a déjà répondu récemment lors d’une interview accordée au Soir[1] aux critiques reçues à la suite de la polémique engendrée par cette motion. Cependant, ayant reçu depuis lors un très grand nombre de réactions individuelles, à la fois positives et négatives, il nous a semblé légitime d’apporter à toutes ces personnes une réponse précise et structurée se focalisant sur le fond des arguments invoqués. Plus précisément, ce document poursuit un double objectif. Premièrement, il s’adresse à tous les étudiants désireux de s’informer très brièvement sur les tenants et aboutissants de la note votée par la Fédération. Ensuite, il s’adresse à tous les étudiants ou citoyens qui ont réagi vivement à la publication de cette note en reprenant les principales critiques qui ont été soulevées.

Historique et contenu de la note

Le jeudi 30 mai 2013, la Fédération des Etudiants Francophones a informé le journal « le Soir » de la demande faite aux universités belges d’intensifier la coopération avec les institutions d’enseignement supérieur palestiniennes et de mettre en place un gel des relations avec leurs consœurs israéliennes jusqu’à ce que les autorités de celles-ci reconnaissent officiellement les violations au droit international public commises par le Gouvernement israélien.

La motion vise donc bien un gel temporaire des relations jusqu’à une prise de position des autorités de chaque institution intervienne individuellement. Si cette position s’inscrit effectivement dans la dynamique internationale lancée par le mouvement BDS[2] (www.bdsmovement.net) en Palestine, à laquelle se sont joints de nombreuses associations,  académiques ainsi que de nombreux intellectuels  – comme Stéphane Hessel[3] et récemment le scientifique Stephen Hawking[4] –, nous tenons à rappeler et à souligner d’emblée que le vote de cette motion s’inscrit avant tout dans le fonctionnement parlementaire habituel de la FEF. En effet, celle-ci étant une O.R.C., toute matière lui étant soumise par un membre élu local – ici en l’occurrence, l’Assemblée Générale des étudiants de Louvain (AGL) – est susceptible d’être soumis au débat puis au vote au sein du Conseil Fédéral de la FEF, organe législatif souverain et composé d’élus étudiants locaux. Cette motion fait donc suite à un double appel: une initiative interne, émanant directement d’un membre de la Fédération, dans le cadre strictement démocratique du fonctionnement par assemblée tel que défini dans les statuts de la FEF, et une initiative externe, se situant à l’échelle plus large d’un appel international à la conscientisation.

Par ailleurs, en termes d’objectif, la note cherchait principalement à réactualiser les positions prises en 2001 et 2003. Quant à la procédure particulière ayant mené à l’adoption de la motion, la proposition de motion a été portée par des conseillers fédéraux[5] pendant plusieurs mois. En effet, rappelons que l’idée d’une réactualisation de ces positions au sein de la FEF remonte au mois de novembre, or celle-ci a été finalement votée récemment en avril. Cela montre qu’un temps de réflexion a bel et bien été consacré à cette question délicate. La FEF avait d’ailleurs conscience de la délicatesse du sujet, mais après débat, une très large majorité (près de 85% des suffrages) des conseillers s’est prononcée en faveur d’une prise de position ferme mais nuancée. L’intégralité de celle-ci se trouve à l’adresse suivante : http://www.fef.be/wp-content/uploads/downloads/2013/04/13.04.23-NotePalestine.pdf

Réponses aux critiques majeures

Les réactions que nous apportons sont essentiellement formulées autour des trois aspects suivants : la pertinence d’une telle prise de décision, le choix du conflit et les raisons d’un gel académique.

I. Est-ce le rôle des étudiants et de la FEF de se positionner sur cet enjeu ?

Plusieurs éléments permettent de répondre avec force et conviction par l’affirmative.

D’abord, souvenons-nous du fait que la FEF est à la fois une ORC (Organisation de représentation communautaire) et une organisation de jeunesse. Dans ce double cadre, elle est amenée à se prononcer légitimement sur des sujets dépassant le carcan strict de l’enseignement supérieur en FWB. Il est normal que le mouvement étudiant s’inscrive dans la société qui l’a vu naître. Comme nous l’avons déjà dit lors de l’interview, défendre un enseignement de qualité et accessible à tous revient de facto à défendre  une vision de la société. La FEF ne considère pas les étudiants qu’elle représente comme de simples consommateurs de savoirs, mais bel et bien comme des citoyens critiques, impliqués et capables d’offrir une bulle d’oxygène censée nourrir le débat au sein de la société civile. Qu’une ORC se doive naturellement d’être à l’abri des positions partisanes ne signifie pas pour autant qu’elle soit tenue à une forme de neutralité immobiliste. Prendre position, sur des dossiers qui soient liés à l’enseignement ou à la société humaine en général, c’est précisément ne pas être neutre mais, selon l’optique et les valeurs défendues par la FEF et définies dans ses missions[6], prendre position en faveur du respect des droits fondamentaux en toute circonstance.

Ensuite, et par conséquent, il s’est agi dans le cas présent de répondre à un appel lancé par la société civile palestinienne et porté par de nombreux étudiants desquels nous nous sentons particulièrement solidaires. Cette solidarité est spontanée et ne répond par définition à aucune ligne de conduite ou agenda politique préétablis, si ce n’est justement d’appliquer les objectifs qui définissent la Fédération. C’est ainsi que la FEF s’est déjà solidarisée, en dehors du cas des étudiants palestiniens, aux étudiants québécois, chiliens, sahraouis, etc. Il était donc normal que la FEF prenne également position en faveur d’un enseignement accessible à tous dans le cadre des Territoires palestiniens, quand on connaît la situation difficile que ces étudiants y rencontrent au quotidien, laquelle est largement reconnue et dénoncée.

Enfin, il s’agit également de défendre notre vision de notre enseignement francophone auprès de nos interlocuteurs directs : rappelons ici aussi que cette motion s’adresse avant tout aux autorités académiques de la FWB. Soutenons-nous oui ou non celles-ci dans leurs politiques de partenariats en tout genre avec les institutions israéliennes ? En tant qu’étudiant, nous avons une responsabilité à questionner la politique de nos établissements et à participer activement à son amélioration. Former des citoyens critiques et capables de ce type de réflexion fait d’ailleurs partie des missions de nos institutions.  Il est donc normal que des représentants étudiants réclament l’application et le respect d’une éthique interne de la part de nos institutions d’enseignement, laquelle est par ailleurs exigée dans les engagements du monde académique.

II. Pourquoi se focaliser sur Israël ? Ne devrait-on dès lors pas se positionner sur la Syrie, Guantanamo, la Chine et d’autres situations humanitaires graves où les droits de l’homme ne sont pas respectés ?

Concernant cette position en particulier, condamner Israël d’un côté ne signifie certainement pas soutenir la Chine de l’autre. Ce type d’argument du « tout ou rien » revient de facto à défendre l’immobilisme. Rappelons à cet égard que la Fédération (de même que certains conseils étudiants) s’est d’ailleurs déjà positionnée sur d’autres enjeux internationaux comme la guerre en Irak ou encore justement les relations académiques avec la Chine. Ces motions ont à chaque fois été l’aboutissement d’une réflexion ouverte et constructive et prise à l’initiative d’élus locaux. Aussi, dans le cas de l’enseignement supérieur en Israël et dans les Territoires palestiniens, il s’agit pour la FEF d’avancer par étapes. Dans le cas présent, les violations au droit international public sont avérées et reconnues par l’ensemble des organisations supranationales. Le doute n’existe pas quant à l’existence de ces violations qui ne peuvent être tolérées. De plus, un mouvement international existe auquel prennent part des étudiants et des académiques du monde entier et dont la FEF a reçu un appel. Ne pas y répondre revenait à nier la demande de soutien, ce qui constitue en soi une position. De la même façon, la FEF ne cherche en aucune façon à légitimer les actes de violence qui ont pu être commis ou sont susceptibles d’être commis au nom du respect des droits du peuple palestinien. A ce titre, il est important de rappeler également que la motion vise à dénoncer des politiques menées par un gouvernement et non à condamner une communauté. L’Etat d’Israël que nous critiquons ne s’assimile pas ni se réduit à l’une de ses communautés mais bien à la politique dont il se rend responsable, et qui est précisément celle que nous dénonçons. Aussi, nous regrettons vivement certaines critiques qui ont pu nous être adressées dont le seul effet aura été d’illustrer une fois de plus le triste piège, à la fois sectaire et communautariste, des amalgames manichéens et douteux que l’on voit encore trop souvent resurgir autour de cette question sensible de respect du droit international.

III. Pourquoi le gel des liens académiques avec les institutions israéliennes ?

Agir sur le domaine académique est une initiative sensible, et c’est à raison qu’il faut pouvoir correctement la justifier. Après réflexion, cette initiative s’est révélée nécessaire, efficace et hautement symbolique.

Pourquoi ne pas simplement intensifier la coopération avec la Palestine, sans geler les relations avec les universités israéliennes ? Cela ne va-t-il pas être « contre-productif » et bloquer tout dialogue ?

La FEF, ainsi qu’une multitude d’acteurs, a déjà à plusieurs reprises encouragé cette intensification. Néanmoins, force est de constater que cela n’est pas suffisant. Malgré la création de partenariats avec la Palestine depuis plusieurs décennies, Israël continue d’enfreindre le droit international (transgressions qui, par ailleurs, constituent des obstacles au développement de ces partenariats). Le gel a pour objectif de créer les conditions d’une négociation équitable. Cela passe par la reconnaissance mutuelle et la fin des violations. Ce n’est en rien une fin en soi. Il s’agit d’un acte citoyen qui a pour but d’amener de manière pacifique à des changements de comportement. Si les universités israéliennes se positionnent en faveur du respect des droits fondamentaux du peuple palestinien, la FEF sera ravie de constater que le gel n’est plus nécessaire et que l’heure est à la construction de liens forts.

Pourquoi s’en prendre à l’enseignement supérieur ?

Il est vrai que ces institutions sont, par excellence, des lieux de savoir, de débat et d’ouverture et, qu’intuitivement, la solution semble davantage se trouver dans davantage d’écoute et de collaboration et non dans l’exclusion. Un « changement par l’intérieur et le dialogue » est souvent avancé pour justifier le refus du gel académique. Cependant, la place dont jouit l’enseignement dans notre société et le rôle qu’il y joue est indéniable. Ce service public n’est pas une tour d’ivoire. Il forme les citoyens de demain et jouit d’un statut d’acteur de la société civile particulièrement privilégié et écouté. La FEF considère et a toujours considéré que le rôle des universités, bien au-delà de celui de fournir un enseignement supérieur accessible et de qualité pour tous, est à percevoir comme celui d’un « chien de garde » de la démocratie et du respect des droits fondamentaux. Comme son nom l’indique, l’Université doit être le lieu, non seulement de l’expression, mais aussi de défense, des valeurs universelles, et cela indépendamment de tout facteur politique. Dans ce cadre, et avant même de dénoncer les atteintes graves au respect des droits humains qui peuvent avoir lieu dans des institutions voisines, il s’agit d’abord aussi de remettre en question les dérives éthiques de nos propres institutions, comme le pointe très précisément la note qui explique notre position.

Pour ces raisons, agir sur les institutions israéliennes, c’est agir sur un pilier parmi les plus influents. Mais pas seulement. C’est aussi soutenir dans leur combat les académiques israéliens qui aujourd’hui font face à une hiérarchie manipulée par les pouvoirs publics[7]. Ainsi des universitaires israéliens, tels que Nuri Peled-Elhanan[8], dénoncent la partialité des manuels scolaires quant à l’histoire et l’image véhiculée à propos des Palestiniens. Le gel ne vise évidemment pas à entraver le travail de ces chercheurs. Il ne s’agit pas d’un boycott de la pensée, que du contraire. Par ailleurs, une telle action permettra d’envoyer un signal à la jeunesse israélienne consciente de la situation et marquée par des discours de terreur et un service militaire extrêmement dur. Enfin c’est prendre résolument position contre les recherches en armement faites par ces institutions[9]. Pour reprendre Rabelais, la « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Ainsi, la recherche scientifique ne devrait pas se faire au détriment de valeurs primordiales telles que le respect du droit international.

L’enseignement forme des adultes et façonne de la sorte la société de demain. Si la FEF ne vous a pas convaincus quant à la pertinence de sa position, elle espère vous avoir sensibilisés au fait que les comportements de nos institutions sont révélateurs d’une certaine éthique et ne sont donc jamais « neutres ». Dès lors, nous portons une responsabilité de questionner les choix endossés par nos établissements.

 

 

 


[2] Le mouvement prend d’ailleurs chaque jour un peu plus d’ampleur comme le montre l’adhésion de l’Etat d’Afrique du Sud tant par le boycott économique – http://www.lemonde.fr/afrique/article/2012/08/22/l-afrique-du-sud-bannit-l-etiquette-made-in-israel-sur-les-produits-des-territoires-occupes_1748657_3212.html – qu’académique – http://www.usacbi.org/2011/07/university-of-johannesburg-upholds-academic-boycott-of-israel/; et, plus récemment, de l’association des professeurs irlandais http://www.globalresearch.ca/teachers-union-of-ireland-votes-unanimously-for-academic-boycott-of-israel/5329983

[4] Après controverse, Stephen Hawkin clarifie et confirme son soutien au boycott d’Israël en mai 2013 : http://www.france24.com/fr/20130509-astrophysicien-stephen-hawking-bigbang-israel-shimon-peres-boycott

[5] Les conseillers fédéraux sont les représentants des conseils étudiants affiliés à la FEF au sein du Conseil Fédéral, organe souverain de la Fédération.

[6] Le décret Organisation de Jeunesse, fixe les  finalités de celles-ci: http://www.gallilex.cfwb.be/document/pdf/34206_001.pdf

« Art. 4. Les O.J. sont des associations de personnes physiques ou morales qui poursuivent les finalités suivante:

1° favoriser le développement d’une citoyenneté responsable, active, critique et solidaire chez les jeunes par une prise de conscience et une connaissance des réalités de la société, des attitudes de responsabilité et de participation active à la vie sociale, économique, culturelle et politique ainsi que la mise en œuvre et la promotion d’activités socioculturelles et d’Education permanente;

2° s’inscrire dans une perspective d’égalité, de justice, de mixité, de démocratie et de solidarité, perspective qui se réfère au plein exercice, pour tous, des droits et des principes contenus dans : a) la Convention de sauvegarde des Droits de l’Homme et des Libertés fondamentales signée à Rome le 4 novembre 1950 »

[7] Plusieurs académiques israéliens appellent d’ailleurs au boycott de leur université. Tanya Reinart est des ceux qui initièrent cet appel interne en 2002 : http://www.borderlands.net.au/vol2no3_2003/reinhart_paris_iv.htm.

[9] Rapport de l’AIC (Alternative Information Center), association israélo-palestinienne : http://usacbi.files.wordpress.com/2009/11/economy_of_the_occupation_23-24.pdf

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