Formation en alternance, prudence…

Les propositions en faveur d’un enseignement en alternance se sont multipliées au cours des dernières années. Favoriser l’emploi des jeunes, correspondre aux attentes des employeurs, telles sont des idées qui apparaissent au devant de la scène et sous-tendent ce type d’enseignement. Un groupe de travail a été mis en place au sein de l’ARES en 2011 (Académie de Recherche et d’Enseignement Supérieur) afin d’évaluer les effets de différents projets-pilotes. La FEF n’a pas été conviée au sein de ce groupe de travail, qui rendra ses conclusions prochainement. Néanmoins, nous pensons que ce type de formation pourrait être néfaste pour les raisons développées ci-dessous, si une institutionnalisation de cette pratique se poursuivait. En effet, si le peu de débat public qui existe permet de faire connaître les points forts de l’alternance, il a pour défaut de masquer les dangers que celle-ci peut entraîner.

Le principe de la formation en alternance est de réaliser ses études partiellement dans un établissement d’enseignement supérieur et partiellement dans le monde professionnel. Un idéal-type d’un dispositif de ce type consisterait en un cursus, par exemple en master, dont la moitié des crédits sont donnés dans l’enseignement supérieur, et l’autre moitié est donnée en entreprise. L’alternance peut-elle s’inscrire dans la vision de la FEF d’un enseignement démocratique et émancipateur, qui forme à la prise de décision autonome et à la participation au débat démocratique ? Nous nous en posons sérieusement la question.

Le premier argument en faveur de celle-ci est celui de l’employabilité. L’alternance consiste à rapprocher l’étudiant du monde de l’entreprise en mettant en adéquation programmes de cours et attentes du marché du travail. Il s’agit d’une vision appelée « adéquationniste » de l’enseignement, qui postule que si les étudiants étaient formés de manière plus en adéquation avec le marché du travail, les entreprises les embaucheraient davantage et dans des secteurs qu’ils désirent.

Cependant, le faible taux d’emploi des jeunes, la difficulté actuelle à trouver un travail, ne provient pas principalement d’un manque de qualification. La cause est à chercher ailleurs : le chômage des jeunes provient avant tout d’un environnement économique actuellement morose, et du manque global d’emplois. Ainsi, en 2014, pour chaque offre d’emploi disponible, la Wallonie comptait jusqu’à… 60 demandeurs d’emploi ! Renforcer l’adéquation entre le cursus et le marché du travail ne pourra donc pas améliorer structurellement la situation de la plupart des jeunes diplômés… L’urgence, aujourd’hui, c’est de mettre en place une série de mesures pour créer de nouveaux emplois.

Par ailleurs, la formation en entreprise ne forme qu’à une culture d’entreprise particulière et qu’aux types d’outils utilisés par celle-ci. Elle risque dès lors de laisser l’étudiant vulnérable en cas de changement de technologie ou de firme. Il pourrait être peu prudent de remplacer la moitié des crédits de cours par un tel type de formation, qui offre des compétences fort spécifiques, à court terme, compétences qui s’obtiennent actuellement généralement lors des premiers pas du diplômé dans son métier.

Le second argument en faveur de l’alternance tente de faire vibrer la corde de la démocratisation. L’argument est que si les études en alternance étaient payées par l’entreprise (ou par les pouvoirs publics dans le cas d’ASBL), voire qu’un salaire/défraiement était versé à l’étudiant, celui-ci ne devrait alors plus supporter le coût de ses études. L’alternance pourrait donc permettre de faire tomber les barrières financières aux études et de réaliser leur gratuité. Cet argument méconnait cependant deux mécanismes. Le premier est que les dispositifs d’alternance actuels sont proposés majoritairement en master, or, c’est dès le bachelier que se posent les problèmes de coût des études. S’attaquer au coût des études seulement à partir du master est un moyen peu efficace pour atteindre la démocratisation, puisque les étudiants de condition modeste ont en bonne partie déjà dû quitter le cursus. Le deuxième est que l’apparition de certaines filières en alternance, à cout réduit, concurrentes d’autres filières sans alternance, où le coût serait davantage supporté par l’étudiant, pourrait pourrait entrainer une certaine dualisation de l’enseignement.

En outre, une autre question peut être posée : l’alternance n’est-elle pas en réalité un processus de privatisation partielle des contenus de l’enseignement ? N’y a-t-il pas une dépendance entre le savoir enseigné en entreprise et les intérêts de celle-ci ? En effet, ce processus risque de compromettre l’indépendance de l’enseignement car laisser l’entreprise organiser la moitié d’un cursus, voire lui permettre de co-diplômer l’étudiant met à mal cette aspiration à un enseignement critique et citoyen. En effet, cette marchandisation de l’enseignement déplace la responsabilité qu’a l’entreprise de former ses nouveaux travailleurs au sein des écoles supérieures.

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