Audition parlementaire – 02 février 2021

Madame la Ministre, Mesdames et Messieurs les parlementaires, Bonjour,

Il y a presque un an et demi, nous sommes venu·e·s vous rencontrer, chez vous, à vos sièges respectifs de parti, pour vous remettre 15.000 pétitions qui vous demandent de réduire le coût des études. Et notamment pour réduire les droits d’inscription et obtenir le remboursement des matériels de cours. Un an et demi après, nous nous retrouvons enfin lors de ces auditions parlementaires, et on se dit qu’on y est presque et qu’il va peut-être y avoir des changements et des mesures prises pour enfin lutter contre la précarité étudiante.

La crise sanitaire a forcément renforcé les inégalités qui existaient déjà dans l’enseignement supérieur et elle a accentué la précarité étudiante. La crise sanitaire a aussi révélé toute l’absurdité qui consiste à devoir travailler pour payer ses études. On sait qu’un·e étudiant·e sur quatre doit « jober » pour payer ses études. Lors de la crise sanitaire, un nombre incalculable de jobs ont été perdus, et un·e étudiant·e sur quatre a donc éprouvé davantage de difficultés à exercer un de ses droits fondamentaux, c’est-à-dire le droit à l’enseignement. En tant que politiques, vous êtes les principaux·ales garant·e·s de cet accès à l’enseignement supérieur et du fait que chacun·e puisse accéder à l’enseignement. De plus, selon une enquête que nous avons menée, 32% des étudiant·e·s ont davantage de difficultés à payer leurs études cette année que l’année dernière. Parmi celleux-ci, pour 23% cela a eu un impact sur leur capacité à payer leurs frais scolaires, pour 25% leurs frais alimentaires. Et pour 11% d’entre elleux, cela a abouti à l’impossibilité de payer leur loyer.

La fédération des étudiant·e·s francophones met un point d’honneur à consulter massivement les étudiant·e·s sur les questions de précarité, à aller sur le terrain pour savoir ce qu’iels pensent et pourquoi iels le pensent. Et surtout de connaître leurs priorités. Dès l’annonce de ces auditions parlementaires, nous avons mis en place une consultation étudiante afin de savoir quelles étaient, selon elleux, les mesures prioritaires qui doivent être prises pour lutter contre la précarité étudiante.

Les résultats sont en concordance avec les difficultés principales des étudiant·e·s vécues lors de la crise sanitaire. La première chose sur laquelle iels veulent qu’on agisse, ce sont les droits d’inscriptions et les supports de cours. Et puis, ensuite, le logement. Ce qu’iels attendent, c’est davantage que de l’information et de la communication sur les aides sociales. Ce qu’iels attendent, c’est qu’on prenne des mesures concrètes d’ici la rentrée académique de 2021, mais aussi que l’on construise, sur le long terme, un vrai plan de lutte contre la précarité étudiante qui s’étende tout au long de la législature.

Pourquoi la diminution des droits d’inscription compte-t-elle parmi les priorités des étudiant·e·s ? Parce que, malgré ce que certain·e·s peuvent en penser, les droits d’inscription sont importants en Belgique. C’est parfois plus de 835 euros à l’année. Si l’étude BDO est extrêmement bien faite et intéressante, il est nécessaire de revenir sur deux données essentielles. D’abord les droits d’inscription ne sont pas « gelés » dans l’ensemble de notre enseignement supérieur. Dans l’enseignement supérieur des arts mais également dans certaines sections des hautes-écoles, il n’y a pas de gel de minerval. On peut ainsi arriver à 1.300 euros dans certaines sections. Ensuite les hautes-écoles et l’enseignement supérieur des arts peuvent imposer des frais supplémentaires aux étudiant·e·s pour des biens et services fournis à l’étudiant·e comme les frais d’accès aux bibliothèques, les frais de syllabi, de photocopies, le matériel et équipement spécifique ou encore les activités socio-culturelles et voyages pédagogiques. Ces frais, qui peuvent s’élever à plusieurs centaines d’euros, représentent en réalité des droits d’inscriptions supplémentaires. Il est donc essentiel de s’y attaquer en élargissant le gel des droits à tout l’enseignement supérieur. Il faut, en même temps, diminuer les droits d’inscription ainsi que le pacte de New-York l’impose. Il faut également supprimer ces frais complémentaires à charge des étudiant·e·s.

Abordons maintenant la question des supports de cours. Ils représentent parfois des montants colossaux. Le décret sur la démocratisation de l’enseignement supérieur garantit la mise à disposition des supports de cours obligatoires sur l’intranet à destination de l’étudiant·e. Cette mesure n’est évidemment plus suffisante. En effet, certains syllabus sont réalisés sous forme de livres et deviennent protégés par les droits d’auteurs. Les étudiant·e·s en arts doivent acheter du matériel coûteux pour réaliser leur travail et les étudiant·e·s en droit doivent acheter des codes hors de prix. Les étudiant·e·s en art vétérinaire doivent acquérir du matériel spécifique qui coûte extrêmement cher. Donc, cette mesure n’est plus suffisante. Il faut pouvoir s’attaquer aux supports de cours, il faut pouvoir les encadrer, les rembourser et offrir la gratuité de ceux-ci.

Les allocations d’études sont un point important de la lutte contre la précarité étudiante. Cela permet à des milliers d’étudiant·e·s de bénéficier de droits d’inscriptions gratuits. Pourtant, la Direction des allocations et prêts d’études (DAPE) est débordée et ne peut pas correctement suivre les dossiers et prendre en charge tous les étudiant·e·s. Les montants sont trop limités pour pouvoir faire la différence dans la vie des étudiant·e·s puisqu’une année d’études coûtant entre 8 et 12.000 euros et les allocations d’étude n’atteignent jamais ce montant. Surtout, lors de la dernière réforme des allocations d’études, le montant minimal pour obtenir une allocation d’étude est devenu indicatif. Cette réforme était censée permettre de ne plus refuser des allocations d’étude à des étudiant·e·s ne pouvant démontrer l’existence de revenus suffisants, suspecté·e·s d’être des fraudeurs·euses sociaux·ales. Pourtant, dans la pratique, ces étudiant·e·s voient leurs dossiers écoper d’un classement sans suite. Aujourd’hui encore, on dit à des personnes qu’elles sont trop pauvres que pour avoir une bourse d’étude. Au delà du fait que c’est complètement absurde, c’est aussi outrageusement scandaleux.

Nous ne pouvons pas faire une audition parlementaire sur la précarité étudiante sans parler de la problématique des transports et du logement. Les coûts liés au transport et au logement représentent 40% du budget de l’étudiant·e. L’étude BDO indique que 18% des étudiant·e·s de la Fédération Wallonie-Bruxelles sont âgé·e·s de plus de 25 ans. Pourtant, dès ce cap dépassé, les étudiant·e·s, qui perdent également le droit aux allocations familiales, doivent payer au tarif plein des transports en commun hors de prix. Nous demandons aux régions d’étendre le statut étudiant et permettre ainsi la gratuité à tou·te·s les étudiant·e·s qui devraient prendre les transports en commun.

Le logement est hors de prix aujourd’hui parce qu’il y a de moins en moins de logements publics dans les universités. Les universités ont tendance à privatiser leurs logements étudiants ce qui augmentent les prix.  Les étudiant·e·s doivent souvent se tourner vers le privé, avec des montants moyens qui avoisinent les 400 euros par mois. Il est important de pouvoir encadrer les loyers et d’aider directement les étudiant·e·s à payer leur loyer. Il faut également encourager la construction de davantage de logements publics.

Il est également important de pouvoir mettre en avant qu’être une femme dans l’enseignement supérieur coûte plus cher qu’être un homme. Précarité menstruelle, contraception, visite chez le/la gynécologue, … tout cela coûte cher. Dans ce sens, la région bruxelloise vient de faire un pas en avant en mettant en place un système de distribution de protections hygiéniques dans les établissements d’enseignement supérieur sous sa compétence. Mais cela ne représente pas beaucoup d’établissements aujourd’hui puisque la majorité ne se trouve pas sous la tutelle de la région.   Nous demandons impérativement aux pouvoirs publics et aux pouvoirs politiques de mettre en place ces protections hygiéniques gratuites puisque la précarité menstruelle touche, aujourd’hui, 25% des personnes réglées.

Après relecture de la déclaration politique communautaire, c’est amusant de constater que la majorité des points d’attention que nous venons d’exposer se retrouvent dans cette déclaration (DPC). Il est temps de pouvoir instaurer ces mesures, de pouvoir les mettre en place et il est temps de pouvoir effectivement lutter contre la précarité étudiante.

Des accords existent et il faut pouvoir les utiliser. La DPC prévoit d’élargir le gel du minerval à l’ensemble de l’enseignement supérieur, d’augmenter le nombre de bénéficiaires des droits d’inscription réduits, d’augmenter le budget consacré aux allocations d’étude, d’encadrer le coût des syllabi et circonscrire leur prix, d’octroyer un financement aux kotteur·euse·s dans le cadre des allocations d’études et d’encourager la construction de logement public.

Aujourd’hui, ce que les étudiant·e·s demandent est déjà inscrit dans votre déclaration politique communautaire. Ce sont déjà des engagements que vous avez pris. Aujourd’hui, on vous demande de mettre en œuvre urgemment les engagements que vous avez pris, en raison de la crise sanitaire qui affecte de plus en plus de monde. Ce sont 80.000 étudiant·e·s qui sont dans une situation de précarité objective !

Et ce bilan risque de s’alourdir dans les prochaines années. Les étudiant·e·s attendent de vous des actes concrets, des avancées ambitieuses. Les étudiant·e·s attendent plus qu’une meilleure information et communication sur les aides sociales. Certes, elles sont importantes et il faut continuer mais nous attendons plus. Nous sommes vraiment fatigué·e·s d’entendre nous dire qu’il faut simplement mieux communiquer et mieux informer. Ce n’est pas vrai ! Il faut mettre du budget, il faut investir dans la jeunesse.

Vous avez le pouvoir de rendre cela possible, vous avez les cartes en main, vous qui êtes maîtres·sse·s du jeu. Et vous avez la responsabilité d’améliorer le quotidien de plus de 80.000 personnes, et surtout vous en avez la possibilité ! Tout au long des prochains mois, les étudiant·e·s seront là pour vous le rappeler. Et nous ne lâcherons pas l’affaire jusqu’à ce qu’on puisse enfin obtenir de vraies mesures pour lutter contre la précarité. La seule question qui reste est la suivante : combien la Fédération Wallonie-Bruxelles mettra-t-elle sur la table pour lutter contre la précarité étudiante ? Combien vous allez débloquer pour permettre à des milliers d’étudiant·e·s de souffler, et d’enfin pouvoir suivre leurs cours sereinement, et enfin d’avoir un accès au savoir accessible à tou·te·s ?

Merci

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